L'affaire marquante du Grand Prix de Sepang fut évidemment la désobéissance de Sebastian Vettel vis à vis de son équipe. Outrepassant les ordres de Christian Horner qui avait décidé de figer les positions à 15 tours de l'arrivée afin de garantir le doublé Webber-Vettel, le triple champion du monde est allé à l'assaut et suite à une passe d'armes épique avec l'australien - laquelle a du rajouter quelques cheveux blancs à Newey- l'allemand a triomphé dans une drôle d’ambiance. L’atmosphère dans la salle de « décompression » d’avant podium puis en conférence de presse a rappelé quelques moments bien tendus dignes de la grande époque Prost-Senna !

Depuis l’incident, le microcosme de la F1 et les médias s'agitent autour de cet épisode qui laissera sans doute des traces dans la saison 2013 et les réactions des anciens pilotes n'ont pas tardé. Le spectre est plutôt large, entre ceux qui défendent la hargne de Vettel le « gagneur » (Gerhard Berger), ceux qui saluent le pilote d'instinct mais déplorent le manque de sportivité (Coulthard) jusqu'aux pourfendeurs impitoyables de Baby Schumi, tels Jackie Stewart, qui affirme avoir "perdu le respect" du pilote Red Bull ou John Watson qui réclame carrément que Red Bull sanctionne Vettel par une mise à pied d'une course. Bref, l'affaire fait couler beaucoup d'encre et de salive.

Ce n'est pourtant pas la première fois que ce genre d'incident arrive ! Les consignes de courses sont aussi vieilles que la Formule Un et ont pris encore plus d'importance avec les enjeux financiers et la pression des sponsors si importants pour la bonne marche des équipes. Un accrochage, ce sont des points qui s'envolent au championnat pilote et constructeur mais aussi des gros sous qui partent en fumée ou plutôt en poussière de carbone. L'incident Vettel-Webber est l'occasion de rappeler quelques précédents qui ont tous marqué les esprits et parfois même  tourné au tragique:

 

Imola 1982, Villeneuve-Pironi. 

Une des plus célèbres histoires de consignes d'équipes destructrices mais aussi la plus tragique.

Ferrari dispose en 1982 d'un duo très compétitif avec sa vedette, le funambule québécois Gilles Villeneuve et un jeune loup aux dents longues, le français Didier Pironi. A Imola, sur les terres de la Scuderia, les deux pilotes écrasent la concurrence et dominent de la tête et des épaules la course. Villeneuve mène devant Pironi quand à quelques tours du but, le stand signale au duo le panneau "ralentir", afin de préserver les voitures et le résultat. Villeneuve s'attend donc à une fin de course figée et sereine mais pas Pironi, qui, oubliant les consignes, attaque par surprise son équipier, le passe et l'emporte. Villeneuve se sent trahi et ne parle plus au français.

Au GP suivant en Belgique, à Zolder, les deux hommes se battent pour la pole position. Pironi ayant battu le chrono de Villeneuve, ce dernier décide de repartir à l'assaut du chrono à quelques minutes de la fin de la séance. Hors de question pour le fier québécois d'être devancé par le "traître". Mais à l'entame de son tour rapide, une incompréhension avec la voiture de Jochen Mass, qui est dans un tour de décélération, provoque un terrible accident: la Ferrari s'envole et le québécois, éjecté du cockpit, est tué sur le coup. Ironie du sort, quelques semaines plus tard, Pironi est victime d'un terrible crash aux essais d'Hockenheim sous la pluie. Il évite l'amputation mais sa carrière sera terminée.

Imola 1989, Prost-Senna 

 En 1989, le duel Prost-Senna est évidemment l’affiche du championnat du monde. Après une première saison 1988 où le professeur et Magic se sont disputés âprement mais sportivement le titre, à l’avantage du brésilien, la tension monte d’un cran l’année suivante. A Imola, alors que les duettistes de Mclaren relèguent le reste du plateau au rôle de figuration, Prost propose à Senna un pacte de non-agression : celui qui part le mieux garde la tête au 1er virage et on ne s’attaque pas d’entrée pour assurer la tête de la course. Un 1er départ est donné mais l’accident terrible de Berger dans Tamburello interrompt la course. UN second départ est donné, Prost part en tête mais au freinage de Tosa, au bout de la ligne droite, Senna attaque au freinage le français, passe et gagne finalement la course. A l’issue du GP, Prost accuse ouvertement Senna d’avoir violé le pacte. Ron Dennis, team-manager de Mclaren, réunit les deux hommes pour éteindre l’incendie mais les deux coqs sont incontrôlables : Prost relate dans la presse française que Senna a pleuré à l’issue de cette mise au point, ce qui provoque la furie du brésilien, lequel rétorque que le pacte valait pour le 1er départ mais qu’il n’était plus valable pour le second départ. Cet incident, qui ne résulte pas vraiment d’une consigne d’équipe mais plutôt d’un gentleman-agreement hypocrite entre les deux champions, déclenche une guette psychologique malsaine qui va pourrir l’ambiance du championnat avec la fin que l’on sait : l’accrochage de Suzuka 1989, dont Prost sort « gagnant » par le déclassement et l’humiliation de Senna orchestrée par Balestre –alors président de la FIA -  puis la fameuse revanche du brésilien l’année suivante au même endroit, cette fois-ci par un accrochage délibéré au départ.

 Autriche 2002, Barrichello-Schumacher

 En 2002, Michael Schumacher règne sur la F1 depuis deux saisons et l’entame du championnat ne semble pas inverser la tendance. Rubens Barrichello, arrivé en 2000 chez Ferrari, est un pilote n°2 clairement établi, le doute n'est pas permis. Le GP d’Autriche est la 6e de la saison et le Kaiser compte déjà 21 points d’avance au championnat sur son plus proche rival, le colombien Montoya. Bref, tout s’annonce pour le mieux.

Seulement, lors de ce GP de l’A1 Ring, c’est le week-end de Barrichello : le brésilien décroche la pole et mène de bout en bout la course…jusqu’aux 100 derniers mètres. Et là, à la stupéfaction générale, Barrichello freine brutalement et laisse gagner Schumacher. La fameuse « radio Todt » a encore frappé : pour que Schumacher engrange le maximum de points et écrase définitivement la concurrence, le directeur français de la Scuderia a sacrifié le brésilien qui doit renoncer à la victoire dans l’intérêt de son leader. Immédiatement, c’est la bronca : le public siffle copieusement les pilotes sur le podium, au point que Schumacher, terriblement gêné par cette réaction, se croit obligé de faire monter sur la plus haute marche à ses côtés son équipier, ce qui achève de transformer la scène en farce méprisable. On se souvient aussi de la vive réaction du commentateur de TF1, Pierre Van Vliet, qui qualifiera de « honteuse » la manœuvre de Jean Todt, invective qui fut sans doute à l’origine de son « éviction » de l’antenne à la fin de la saison. Evidemment, Barrichello, en choisissant de ralentir subitement juste avant la ligne, avait sciemment voulu montrer à tous que cet ordre lui était insupportable mais aussi que le contrat était plus fort que l’amour-propre ! La manœuvre fut d’autant plus mal appréciée que beaucoup de gens estimèrent que Schumacher n’avait pas besoin de ce genre de combines peu glorieuses pour gagner le titre et que cela ne pouvait que ternir son image de grand champion…

Hockenheim 2010, « Felipe, Fernando est plus rapide que toi ! As-tu compris?”

http://www.youtube.com/watch?v=kQzQXgwAcRo

Voici la consigne la plus célèbre de ces dernières années. Alonso, arrivé cette année là chez Ferrari, n’avait pas attendu l’Allemagne pour expliquer à Massa qui était le patron. On se rappelle de son passage en force à l’entrée de la pitlane en Chine…L’année 2010 fut bien difficile pour le brésilien, qui non seulement voyait arriver au sein de la Scuderia le rouleau-compresseur espagnol mais marquait aussi son retour à la compétition après l’accident du Hungaroring en 2009 qui avait failli lui coûter la vie.

Mis sous l’éteignoir par Alonso, le brésilien fut en grande forme à Hockenheim, si bien qu’il se retrouva en tête pendant une bonne partie de la course. Jusqu’au fameux message radio, prononcé de telle sorte que le doute n’était plus permis sur son sous-entendu : « Fernando est plus rapide que toi. As-tu bien compris le message ? » Traduction : « laisse passer Fernando ! ». Massa, n°2 quasi officiel et n’ayant pas de meilleure perspective pour 2011 que de rempiler chez Ferrari, dut obtempérer mais ce sacrifice crève-cœur affecta fortement la psychologique du brésilien, qui fut par la suite assez transparent.

 

     Ce rappel historique et la mascarade de dimanche dernier nous conduisent à cette conclusion : empêcher les consignes de course est tout simplement illusoire, les fortes amendes brandies par la FIA à une époque étant assez ridicules et peu dissuasives. Les écuries ont trouvé la parade depuis, utilisant des messages codés et des stratagèmes bien sentis pour ne pas heurter la sensibilité du public pas très amateur de ce genre de calculs. Les arrangements grossiers en flagrant délit appartiennent au passé, encore que la pénalité subie par Massa à Austin valait son pensant de cacahuètes dans la catégorie « on bidouille et on ne s’en cache pas ». Sepang nous rappelle ainsi que la mécanique bien huilée organisée dans les top teams peut facilement se gripper car derrière les machines et les stratégies de techniciens rivés sur leurs courbes statistiques se trouvent des pilotes, des hommes avec tout ce que cela comporte : l’ambition, l’instinct, l’égo, la rivalité, bref ce qui donne à la F1 ce côté humain indispensable.